« Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font. »

           Le gouvernement s’apprête à crucifier les architectes pour faire plaisir aux marchands du temple. Il est vrai que c’est triste de vouloir faire le bien et d’omettre en même temps de mesurer les conséquences de la mise en pratique de cette ambition.
Vouloir loger dignement ses administrés est une bonne chose, un acte chrétien qui aurait fait plaisir à l’abbé Pierre, mais le faire au mépris d’autres valeurs est carrément irresponsable.

En effet, ce gouvernement a commencé très fort en s’attaquant à l’aide personnalisée au logement. Je te donne moins mais je demande aux organismes du logement social de baisser ton loyer. Lesdits organismes réagissent, car comment construire plus et moins cher si l’on diminue leurs ressources ? Qu’à cela ne tienne leur répond-on, regroupez-vous avec des gros maîtres d’ouvrages sociaux…et puis n’hésitez pas à acheter des logements aux promoteurs privés, vous n’aurez plus qu’à gérer votre patrimoine ! C’était un peu beaucoup, et le lobby des HLM de monter au créneau pour dire : « on peut s’arranger peut être, ne nous obligez plus à faire des concours d’architecture pour réaliser nos opérations, faites en sorte que nous ne soyons plus obligés de donner aux architectes la mission de suivi des travaux, maintenez les procédures d’exception à la loi MOP comme les conception constructions, permettez-nous du coup non seulement de construire avec qui l’on veut mais aussi ce que l’on veut en dehors des logements, c’est à dire des écoles, des crèches et autres constructions publiques ! »
Pas bête l’Union Sociale de l’Habitat ! Et voilà comment un projet qui contenait quelques bonnes choses, comme l’abandon de certaines normes abusives ou la simplification de certaines procédures administratives devient un monstre qui nous mène tout droit aux chemins de grue des années soixante et à la pauvreté de l’architecture du logement.

On ne peut pas demander à ceux qui ont planché sur la loi ELAN d’être tous cultivés, mais puisqu’il y a un ministère de la Culture, ils auraient pu prendre la peine de lui demander si la disparition de l’Architecture était grave ou pas ! Depuis fort longtemps l’Architecture apparaît comme le premier des Beaux-Arts. Quelle mouche pique donc ceux qui décident soudain de la jeter aux oubliettes. On nous répondra qu’il n’en est rien, et que l’Architecture française est portée haut dans le monde entier par quelques célébrités. Certes mais là n’est pas le sujet et d’ailleurs les quelques célébrités françaises partagent aussi les valeurs que nous tentons de défendre ici.
En effet l’Architecture est un art particulier qui s’intéresse surtout au mieux-être de l’humanité qu’elle héberge. L’architecte qui la sert a pour mission première d’offrir à ceux qui vont habiter les lieux qu’il conçoit un espace fonctionnel bien sûr mais aussi épanouissant. Que le projet construit soit également beau est important parce que l’Architecture n’est pas seulement réservée à ceux qui l’occupent mais parce que c’est un art du visible, opposable aux tiers pourrait-on dire. On ne construit pas tous les jours des palais ou des musées, par contre le logement est partout et s’il est laid, mal situé, mal commode, étriqué, c’est une insulte à la société des hommes. Revenons quelques instants sur l’après dernière guerre, la reconstruction, les ZUP et autres productions de masse du logement. On nous dira que nous n’avions pas le choix…que le foncier était trop cher et que les champs de betterave étaient presque gratuits. S’est-on posé à l’époque la question de savoir quelles pourraient être les conséquences sociologiques de ces concentrations ? Non et ce n’étaient pas des architectes qui étaient aux commandes de cet urbanisme, mais des ingénieurs de grands corps de l’Etat qui décidaient et déjà de grandes entreprises qui imposaient leurs techniques.

Un réalisateur de cinéma nous a confié un jour que nous faisions un peu le même métier. Un producteur souhaite me confier un projet, je l’écris puis le développe. Je m’entoure des compétences nécessaires, acteurs, cameramen, preneurs de son, éclairagistes, monteurs etc… Chacun est professionnel et pourra me donner son avis sur tel cadrage ou quelle séquence. Je l’écoute attentivement mais mon rôle tout au long du processus est de ne pas perdre de vue l’objectif que je me suis fixé. C’est bien la même chose pour l’architecte qui pour mener à bien son projet va s’entourer de toutes les compétences nécessaires, ingénieurs, spécialistes multiples, les écouter ou les interroger mais au bout du compte c’est bien lui qui fera les choix pour atteindre l’objectif qu’il s’est donné. Le projet ainsi conçu sera confié à des entreprises pour sa réalisation et ici encore l’architecte devra rester vigilant pour éviter les « variantes » proposées par lesdites entreprises qui sont une maladie bien française. Alors saucissonner la loi MOP pour faire plaisir à ceux qu’elle dérange est une aberration.

Au début des années 70 l’Etat a interrogé les architectes sur ce fameux logement pour savoir si l’on pouvait imaginer des alternatives aux tours et aux barres. Cela s’appelait le plan construction incluant le Programme Architecture Nouvelle. Cette politique a redonné des lettres de noblesse à l’Architecture du logement, à son insertion dans des quartiers déjà urbanisés, puis il y a eu la création de la MIQCP (Mission Interministérielle pour la Qualité des Constructions Publiques) qui a mis fin aux politiques de modèles bien aimées des grandes entreprises du bâtiment, puis la généralisation des concours pour les constructions publiques, puis la loi MOP. Jamais l’Architecture française ne s’est aussi bien portée, appréciée par tous et bien au-delà de nos frontières. Ces politiques ont permis évidemment de faire apparaître de nouveaux talents alors qu’aujourd’hui les exigences en matière de commande publique sont telles que les jeunes architectes ont peu d’espoir de construire un jour quelque bâtiment public que ce soit !

Après l’embellie qui n’aura duré qu’une vingtaine d’années, les majors du bâtiment n’ont eu de cesse de réclamer un retour aux privilèges d’antan, ces fameux modèles, alors que chacun sait que le contexte est une donnée essentielle pour toute construction. Pour ne plus avoir à utiliser l’argent public, on a même décidé de recourir aux PPP (Partenariats Publics Privés), ardemment défendus par les mêmes majors et leurs banques d’appoint. Si les échecs répétés de ces procédures ont enfin fait réagir la Cour des Comptes en France mais aussi la Cour des Comptes Européenne, il n’empêche que les générations futures devront payer l’addition.

Que le Président de la République et son gouvernement veuille réformer la France en l’époussetant dans bien des domaines est une chose, qu’il le fasse sans avoir pris la peine de réfléchir aux conséquences qu’entraineraient des cadeaux à certains lobbies en est une autre. Monsieur le Président, l’Architecture ne survivra pas aux mesures que vous vous apprêtez à prendre. En supprimant les concours, en réduisant le sens de la loi MOP, en laissant de côté la loi CAP, en imaginant déjà la suppression de la loi sur l’Architecture, vous préparez la France à une bien piètre image.

Faudra-t-il demander à Dieu, le Grand Architecte, de vous pardonner d’avoir rayé de la carte des Beaux-Arts l’Architecture et ceux qui passionnément la servent ?

 

Patrick Colombier

15/04/2018